![]() | Microsoft manque de zèle face aux sanctions de BruxellesCondamnée pour abus de position dominante, la firme tarde à rentrer dans le rang. |
Attention bourbier! Plus de treize mois après la condamnation de Microsoft pour abus de position dominante, aucun accord n'a encore été trouvé entre la firme de Bill Gates et Bruxelles sur l'application des deux «mesures correctives» censées rétablir la concurrence sur le marché des logiciels. «Nous perdons patience», menace un porte-parole de la direction générale de la concurrence, qui agite la menace d'amendes supplémentaires. Du côté de Microsoft, en revanche, on joue la sérénité : Bill Gates évoquait jeudi dans le quotidien la Tribune un «bon dialogue avec la Commission». Tandis que la directrice des affaires publiques de la filiale française, Thaima Samman, assure espérer un accord «rapide, car jouer la montre n'est pas notre intérêt». Décryptage de la stratégie de Microsoft pour enfumer Bruxelles.
Exploiter les ratages de la Commission
L'un des remèdes imposés à Microsoft par la Commission s'avère un bide : afin de donner un peu d'air aux concurrents de Microsoft sur le créneau des logiciels de lecture audio-vidéo, la Commission a exigé la mise à disposition d'une version du système d'exploitation vedette, Windows XP, expurgée du lecteur Media Player. Après quelques louvoiements sur le nom de cette version bis Microsoft a notamment proposé de l'appeler Reduced Edition, retoqué par la Commission pour manque de glamour l'affaire est quasi bouclée... mais aucun des grands constructeurs de PC n'envisage de vendre des machines avec cette version allégée. «Il n'y a pas de demande de nos clients», justifie Florent Lafarge, de Toshiba. Et pour cause : aucune différence de prix n'est imposée entre les deux versions et les constructeurs se voient mal proposer une version sans lecteur audio-vidéo au même prix qu'avec. En gardant le contrôle de ses tarifs, «c'est finalement Microsoft qui a l'essentiel du pilotage» de ce remède, juge Eric Greffier, directeur marketing de l'activité PC chez Hewlett-Packard. Un concurrent va même jusqu'à estimer que ce remède «ne changera absolument rien».
Négocier point par point
La deuxième mesure imposée par Bruxelles oblige Microsoft à fournir, à un «prix raisonnable et non discriminatoire», des informations techniques à ses concurrents afin que leurs produits puissent dialoguer sans obstacle avec les logiciels maison. Un point crucial pour empêcher Microsoft d'étendre son quasi monopole sur les systèmes d'exploitation avec Windows à d'autres domaines. Résultat ? La Commission s'est montrée mécontente des premières propositions de la firme : prix trop élevés, conditions de confidentialité draconiennes («Le type qui a accès aux données n'a plus le droit d'aller pisser sans être accompagné», ironise un lobbyiste bruxellois). Et, surtout, «refus de mettre à disposition aux concurrents utilisant les logiciels libres», relève un porte-parole de la Commission. Or les logiciels libres, ces programmes modifiables à volonté et souvent gratuits comme le système d'exploitation Linux ou le navigateur Firefox sont les plus crédibles des concurrents de Microsoft. «Bloquer les acteurs du logiciel libre revient à vider quasi intégralement le remède de son sens», estime Thomas Vinje, l'un des avocats des opposants à Microsoft. Même si la firme vient de faire de nouvelles propositions à la Commission, François Lévêque, économiste à l'école des Mines, pronostique qu'il sera «long» de trouver un accord : «Appliquer un tel remède est subjectif : il faut tomber d'accord sur ce qu'est un montant raisonnable, sur les informations techniques concernées. L'intérêt de Microsoft est d'en donner le moins possible.»
Calmer le jeu à coups de gros chèques
Richissime, Microsoft a pour habitude de régler ses différends avec ses concurrents à coups de gros chèques : c'est ainsi que l'éditeur de logiciels Sun, l'un des soutiens de la Commission, a lâché prise l'année dernière pour 1,3 milliard d'euros. En novembre, c'est l'organisation Computer and Communications Industry Association, réunion de plusieurs concurrents, qui flanchait pour 16 millions. Un bon moyen d'affaiblir la Commission en la privant de soutiens industriels. Il a fallu attendre le mois dernier pour que cinq entreprises (dont IBM et Nokia) reprennent position au côté de Bruxelles, après la débandade de 2004. Selon Thomas Vinje, la firme «fait simplement ce qu'elle a toujours fait dans les procès antitrust, elle fait durer les choses jusqu'au point où les évolutions technologiques vident les remèdes de leur sens». A cet arrosage de fric, la Commission répond sur le même mode : après une première amende historique de 497 millions d'euros, elle menace désormais d'imposer des astreintes, pour une somme maxi de 5 % de son chiffre d'affaires quotidien, soit 5 millions de dollars par jour. «Si vous considérez les ressources de Microsoft, c'est l'équivalent pour tout un chacun d'une amende pour mauvais stationnement», ironise Thomas Vinje. Fin 2004, la firme disposait de 35 milliards de dollars de réserve alors qu'elle venait de lâcher 32 milliards à ses actionnaires. Et elle a réalisé 8,2 milliards de dollars de bénéfice en 2004.
Source : liberation.fr